Michel
Lecamp 4. Pénélope désirante.
Le lendemain, le corps et l’âme changés, plus vifs peut être,
assurément brûlante, je m’installai à la table sur laquelle on
apportait déjà les vins les plus capiteux et demandai qu’on m’en
remplisse un gobelet sans tarder. Soulevant d’une main ma voilette,
je trinquai avec mes ravisseurs —j’étais richement
parée, la bouche fardée et les cheveux rassemblés en un chignon laissant
échapper —sur la nuque découverte et sur les tempes nues— quelques
boucles désordonnées. Personne, jamais n’eut soupçonné qu’une
femme put figurer ce comble de séduction que j’incarnai alors : poudrée,
les aisselles lisses et rasées, les paupières veinées d’un trait
de kohl, vaselinée, parfumée, la taille lacée d’un corset de
cuir et d’or fin, apprêtée de culottes satinées, les jarretelles
fixées aux hanches par de soyeux rubans, la gorge pigeonnante creusée
d’un sillon vicieux et, plus bas —« créature à
étages » aurait raillé Socrate— gainée de bas couture
eux mêmes décorés de jolis dessins obscènes, les jambes enfin prolongées
de petits escarpins vernis aux talons périlleux. On parla à mon sujet d’eau dormante (soulignant que de mon sommeil il convenait de se méfier) mais le plus souvent fut employée l’expression de « porte ouverte » voire « entrebaîllée ». Cette idée —allez savoir pourquoi— me plut tant que je décidai de m’y conformer au plus près au point de la réaliser tout à fait.
5. Pénélope et Antinoüs.
Il est venu à moi bien sûr, mais son regard —ses yeux plutôt,
son œil même devrai-je dire tant il semblait concentré en un
seul pointé sur moi, appendu déjà à mes seins qu’il supposait
presque à sa main— disait «Je t’écraserai»,
tel l’amoureux éconduit par Galatée, n’avait rien d’angélique
ni d’attendri, non, il n’est pas venu à moi comme un Héros,
loin s’en faut, plutôt comme un ogre, avide, féroce, feignant
la douceur, ignorant sa propre nature féroce et pourtant bien décidé
à me réduire aux pires outrages (comme un objet qu’on serre et
qu’on perce).
Il ne m’a pas même séduite ni emportée, je l’ai seulement
suivi —sur cette île, depuis longtemps, mais en secret et
sans toutefois y céder tout à fait, j’acceptais toutes les invites,
acquiesçais aux œillades les moins discrètes, répondais à leurs
clins d’yeux (et maladroitement encore, ne sachant fermer un
œil sans faire cligner l’autre et entraîner aussitôt un
bref noir prémonitoire) —dans un défilé d’ornières
jusque sur la rive et là, dans une barque à l’abri des roseaux,
sans qu’il prête plus d’attention à l’élégance de mes
dentelles qu’à la mise raffinée de ma fourrure (patiemment chaque
jour j’usais de ciseaux et crèmes épilatoires, de pinces et de
couleurs afin qu’elle s’affirmât irrésistible) il força
mes chairs avec autorité et bien que j’eusse consenti à ses assauts,
sa sauvagerie m’affligea avant de me réjouir. Alors, comme si brusquement ma personne lui fut indifférente il s’écarta et laissa libre le passage à ses compagnons (que j’ignorais jusque là, dont la présence ne m’était pas connue, qui devaient l’avoir suivi depuis la grand salle et se tenaient attroupés dans un bosquet ou dissimulés dans les marais parmi les cris des grenouilles ou ceux des sarcelles, et qu’il avait peut être conviés, dont il était —à coup sûr— le chef (ce seul fait d’armes lui conférait ce titre)).
6. Pénélope elle même Sirène. (Le chas d’une anguille).
Après qu’ils ont fini, comme des enfants il faut qu’ils
jouent. Puisqu’il s’agissait d’hommes la grossièreté
leur fut aussitôt rendue. Je tentai —implorante, gracieuse
ou stupide—, en termes choisis, de prononcer devant eux
le sermon qu’Antoine fit un jour à Rimini devant une assemblée
de poissons mais ne ramenai dans mes filets que sarcasmes et insultes
choisies sans méthode. C’est là qu’il exhiba l’anguille
dans son baquet en criant « nous sommes las d’avaler tes
couleuvres, à ton tour à présent !» (sans un mot mais sous des
rires incessants —il me sembla que leurs gueules en grand
s’ouvraient toutes à la fois dans un assaut, pourvues de dents
sales et hostiles— mes tourmenteurs (comme rendus fous par
l’attente hautaine que, depuis de longs mois, je leur imposais
obstinément) nous saisirent ensemble, la bête et moi). Toute humanité
disparue.
Evidemment ils la poussèrent en avant, son œil minéral se peuplait
de cils à mesure qu’ils l’envaginaient ou la faisait ressortir
(voila bien une occupation masculine que de faire aller et venir les
objets d’avant en arrière jusqu’à l’épuisement). Enfin lassés, et j’espère écœurés, ils m’abandonnèrent avec mission de cuisiner l’animal assommé. Extraite, rougie, elle baillait comme un soupçon. Cuisiner leurs restes, pourquoi pas. Et leurs déjections aussi, sucs ou excrétions diverses, cuire dans leur jus, rendre leurs eaux mauvaises, les asperger et moi soudain rendue au monde des hommes, fouettée, battue en neige, haletante tout de même mais agonie. (En l’écorchant je me souvins de son quadrige, des matins où, avant déjeuner, ils m’emmenaient dans les mornes du côté de l’océan et me prenaient chacun son tour au milieu des chiens sauvages mêlant leurs aboiements à mes râles étranglés. Ils repartaient ensuite dans sa voiture attelée et me déposaient, hilares, presque moqueurs, sur le porche, ne m’invitant pas même à partager leur repas. Il m’arrivait alors de pleurer dans les bois.) À présent l’anguille, vidée, portant les traces de mon infamie sur son ventre visqueux (au fond de sa gorge, mon Dieu, je n’ai osé examiner) regarde ailleurs, tandis que je la tranche en morceaux égaux. À suivre... |
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