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  Christophe Petchanatz

  La Bourrique.

 
  Christophe Petchanatz  
   

à Guy Ferdinande

elle n’est pas ignorante. Simplement elle a choisi de balancer, de soupeser, de n’être ni oui ni non. Elle va dans le « peut-être », le gris, l’incertain, les brumes mélancoliques, les brumes stuporeuses. Obnubilation des idées répétées au-delà de toute satiété.

Bourrique des chiens torves, des chiens crounis, défectueux. Ces animaux charmants — imaginaires — peuplent la chambre indifféremment. Ils ont dans les yeux de petits chalumeaux humides. Elle pouffe. Cela n’existe pas. Mais ils sont exigeants, et grognons. Et puants. Cette baraque hantée de chiens malodorants qui perdent leurs poils par larges touffes sèches. Ils vont mourant sans défaillir jamais. Nous connaissons cela ; nous y sommes attachés.

Elle n’aime rien dit-on. C’est une protection, une vitrine. Derrière s’étalent les regards, les grands yeux langoureux et bovins, les yeux pleins de bacilles, d’asticots énervés. Elle goûte peu, en fait, cette prolixité ; elle rêve de grands espaces, de montagnes, de pureté. Mais il est si difficile le sacrifice, le renoncement. La modération, même, est une idée pénible. Maintenir, contrôler, endiguer ; le fleuve gonfle, passe les berges, inonde le pays, emportant bêtes et choses comme des fétus, engluant tout avant de prestement se retirer et le soleil durcit cette gangue plissée et vernissée. C’est cela, la politesse, le « savoir-vivre ».

La bourrique est si grande, ses pattes si allongées, qu’on la croirait montée sur d’immenses échasses. Elle est tout près de s’envoler, croit-on. Elle vacille, chancelle — toujours. Elle avance à très petites enjambées, précautionneuse ; un faucheux. Le plus souvent, immobile, nez au vent, elle hume l’air et ne fait rien. Couchée sur le ventre, elle lit dans sa chambre aux draps défaits. Les armoires remuent, grincent exagérément, vomissent leur lavande. Elle s’en moque : il suffit de tourner les yeux.

Les gens que l’on déçoit ne sont pas innocents. (Elle prétend que sa naïveté est impitoyable. Essuyer une larme, ne pas y parvenir ; ne pas savoir dominer les objets. Tout est en travers de son chemin, tout s’en va à vau-l’eau. Les traîtres mêmes, de plus en plus souvent.)

Voilà : des êtres se vidant de l’intérieur ; la bonde est quelque part, un organe discret. Une sorte d’ombilic interne par lequel se déverse — jusqu’à s’y précipiter entièrement, réapparaître un peu plus loin, « sain et sauf », légèrement en retrait, avec des airs de prestidigitateur faussement étonné — ce charabia de viande et d’humeurs, d’os spongieux. L’homme ordinaire est très mou, il se glisse partout ; voilà ce que dit la bourrique.

Elle n’élude aucune question et ne répond à rien, tout est transmis de façon géométrique. Une répartition. Son vis-à-vis se sent berné, cerné, mais ne peut s’empêcher de planter en son propre dos de nouvelles banderilles : il parle, il parle, et la douleur accroît son imagination. Il ose, il dépasse les bornes. Elle demeure impassible, innocente toujours ; rien ne saurait la toucher. Les parleurs se défont à leurs propres paroles ; ils décortiquent avec leurs doigts des doigts qui leur reviennent. Ils sont exaspérés mais se font fort de surmonter ce genre de malaise. (Amour-propre).

Elle ne les nargue pas vraiment ; simplement, elle n’aura pas écouté, ou bien mal entendu. Elle pensait, répondra-t-elle, qu’on s’adressait à quelqu’un d’autre. Elle rassemble ses pensées ; cela fait un bel arbre aux branches compliquées. On suit une branche jusqu’à son extrémité la plus ténue, jusqu’à suivre dans l’air une ligne plus fine qu’un cheveu — on se retourne : le tronc a disparu, et la moitié de l’édifice! On se sent ridicule et l’on renonce alors à rebrousser chemin. c’est cela, l’entêtement qui nous fait remuer des montagnes, remporter d’improbables victoires : il n’y a derrière soi nul refuge possible : tour est mis à nu, éventé, ridiculisé. Quant à rester immobile...

(Naturellement, elle aurait préféré mourir. Elle ne se lasse pas de cette idée.)

Elle colporte des mensonges, les dénonce : ils cachent des vérités suaves, des vérités très ambiguës qu’il vaut mieux, après tout, ne pas examiner. Elle change d’avis, comprend trop tard que ses mensonges la protégeaient. Cela est à la fois limpide et inextricable : ses proches y perdent leur entendement, s’en désintéressent (au moment crucial!), la délaissent. Elle choit alors dans la solitude, dépérit, se vautre dans cette nouvelle vie qui ne connaît d’autres contraintes que sa propre pérennité. Sa croissance, même. A l’instar des cristaux, la crasse lentement se développe, acquiert une beauté austère qui aide, en quelque sorte, à la méditation.

(Une bourrique gibbeuse.)

Les hommes ruent, sonnent le gong, glissent partout leurs faces grotesques. C’est à la lueur d’un pâle lumignon qu’on les attrape, qu’on les écrase entre deux ongles, avec leur sang brunâtre qui vient irrémédiablement souiller tout ce qu’on touche après. Un simple éternuement leur est fatal. Pourtant, ils ne craignent pas de nous défier, d’agiter leurs moignons, de braire sous nos fenêtres.

 

On aime ses longues dents, son pas mal assuré sur le pavé la nuit, on aime sa façon distante d’être vulgaire, son élégance veule ; elle est très embrouillée, nos regards n’y suffisent.

La bourrique a été crucifiée — et enterrée vivante. Elle n’en tire nulle fierté, elle suppose que cela était nécessaire. On l’a vue, décharnée, mutilée, éhonté, se traîner par les rues impies des quartiers ; elle en rajoutait, incitait au désastre. Le ciel roulait d’énormes nuages d’encre, de grosses gouttes noires coulaient sur ses joues. Théâtre. Ce n’est rien, disait-elle, n’importe qui aurait pu en faire autant. Elle se vantait encore, regrettant de n’être pas plus haïe. Elle dévale les ruelles en vomissant de vilains mots. Les fenêtres s’éteignent à son passage, les gens renoncent. Et ce n’est pas toujours facile. Bourrique, sa grande carcasse cahotante que l’on rencontre à chaque instant, un muet air de reproche, d’imploration, dans ses grands yeux de porcelaine ; poupée.

Elle maugrée, on s’habitue à elle. Les gens s’ennuient ; ils pourraient y songer au lieu de hausser les épaules.

Impossible de les réduire tout à fait au silence : il subsiste un murmure, des échos de leur liesse. Ils se réunissent à travers les grains et complotent. La bourrique le sait ; elle les méprise, bouscule leurs maisons. Tout est devenu si petit.

(Plus rien ne m’empêche d’agir, si ce n’est l’impatience.)

 

 
Christophe Petchanatz    

 

 
    

  
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